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Bertrand Segers – OPED + 10ans = LMQP – exposition espace Callot, ENSAPM
texte de Jean Attali, philisophe, professeur à l'ENSAPM
De l’ancienne “ charrette “ des Beaux-arts, Bertrand Segers a fait un simple chariot, un modeste caddie, où sont remisés avec soin panneaux, plans, coupes, élévations, tout le bric-à-brac des projets d’architecture, avant puis après leur présentation. L’architecture réduite aux dimensions d’un microscopique théâtre ambulant ? au décor d’une installation, voire d’une performance ? Moins que cela encore : Bertrand Segers se déplace d’un rendez-vous à l’autre, démarche de possibles clients (des amateurs ? des collectionneurs ? des éducateurs ?), sous l’anachronique livrée du colporteur. C’est le seul titre qu’il revendique. La mise en boîte, au triple sens du rangement, de la moquerie et du rite funèbre, offre les ressources mécaniques et gestuelles d’une pantomime de l’art et de l’architecture, que Bertrand Segers semble vouloir exploiter avec la feinte candeur du héros de Jour de fête (Jacques Tati). Son mutisme fait merveille, dès lors que ses grandes mains s’emparent d’objets, même quelconques, les manipulent, les suspendent, les illuminent. Tours de magicien ou développés du danseur ? Le thème de “l’objet plié en deux”, par exemple, fait penser alternativement à l’escamotage et au déploiement aérien, qui sont deux idées motrices et spatiales – deux idées architecturales, par conséquent – réduites à leur plus simple expression ou leur plus simple appareil.
L’évidence du thème ne vient pas seulement de sa signification immédiatement métaphorique (la série des formes du pli, du dépli ou du repli) ; elle est renforcée par sa subtile association au génie comique et à la mécanique burlesque. Tout l’héroïsme de l’architecture, toute sa rhétorique, convertis dans les extravagances d’un pilote de triporteur au milieu du trafic, marmonnant des paroles de chansons ou des “ phrases “rimbaldiennes” : « Quand nous sommes très forts, – qui recule ? très gais, – qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, – que ferait-on de nous ? Parez-vous, dansez, riez. Je ne pourrai jamais envoyer l’Amour par la fenêtre. »
Mais ne vous laissez pas tromper par le petit théâtre de la charrette : voyez les plans de l’architecte ! Vous y découvrez des murs de béton, mais couverts d’une mouluration en forme d’écriture braille : au nu du mur, de larges pastilles forment saillies comme les grains de beauté sur la peau ; or elles écrivent des mots, mais qui ne seraient lisibles que par d’aveugles alpinistes qui viendraient escalader les parois et les faire murmurer sous leurs doigts. Encore une magie dansée, et l’ironie d’une relation soutenue à l’espace public où pourtant l’on feint le plus souvent de ne pas voir : les visages inconnus, l’intimité de chacun, la pauvreté.
Dans la charrette, vous trouvez des planchettes de contreplaqué, toutes les mêmes. L’obstination d’un format unique pour des axonométries en vraie grandeur, comme des dessins de Théo Von Doesburg devenus sculptures géantes, et la fierté d’assembler, avec ce matériau quelconque mais aux dimensions fixes, les formes apparemment les moins appropriées à leur étroitesse orthogonale : des roues, des roues de grande taille rappelant fugitivement les roues à aubes des anciens moulins (mais sans eau ni godets) ou bien de terribles chevalets de torture (mais sans victimes).
La candeur apparente, le sourire, la générosité dans la manière de délivrer la pensée par le dessin – tout le dessin : celui de la maison, de la ville, de l’usine, de l’onde musicale – et, auprès des étudiants, un encouragement incessant à frayer les voies qui ouvrent et rendent disponibles aux libertés de l’art, tout cela révèle subtilement chez Bertrand Segers, architecte, artiste et enseignant, une méditation continue, une gravité : au double sens de ce qui appelle le recueillement et de ce qui attire au centre de la terre. Aspiration à l’élévation, essor joyeux, jeux, empathie pour ceux qui tombent.
Jean Attali
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